ou Réenchantons la vie
En ces temps-là , depuis longtemps déjà les dieux des ancêtres avaient été tous sacrifiés sur l’autel de la Science, de la Raison et du Progrès.
Les hommes emportés d’allégresse, sentant venir enfin leur libération se lièrent pieds et poings à ces nouveaux dieux si exigeants. Certes il fallut
sacrifier amour et respect pour la terre nourricière, pour les animaux, pour les éléments, sacrifier l’amour et le respect dus aux ancêtres, renoncer aux légendes fabuleuses et mythiques qui
depuis la nuit des temps avaient reliées les hommes au ciel, à la terre, à l’histoire des anciens. Les hommes arrachés aux liens du passé, de la terre et du ciel, se virent soudain tout à fait
seuls, rois au centre d’un univers étrangement vide, un désert aride, seuls rois du néant. Guidés par la raison et la science, ils eurent la vision grandiose d’un monde évoluant sans cesse vers
le progrès, qui les libérerait enfin après une si longue course dans les ténèbres de toutes les contingences. Maîtres incontestables de la terre et du ciel, ils voguaient, ivres, vers le paradis
sans limite.
Dans leurs écoles, on apprenait aux enfants comment devenir les bons rouages d’une machine fabuleuse filant vers la lumière, la liberté. Insensiblement
pourtant, un doute s’insinua. On avait beau dire et répéter partout à travers le monde que l’humanité était en marche certaine vers le bonheur, on voyait bien que quelque chose clochait. Le
bonheur promis et même garanti échappait encore et toujours, quand on croyait l’avoir enfin là à portée de main, il se dérobait, pas moyen de se l’attacher. Les hommes se décharnaient, exsangues,
ils dépérissaient, rongés par un mal étrange ; angoisses, désespoir, violence se généralisaient, s’étendaient de proche en proche. Un sentiment de solitude atroce et de non-sens terrifiant
envahissaient les cœurs. Pourtant on avait tout prévu, planifié, organisé, science et raison, main dans la main montraient la voie, et aux hommes perdus, disaient, confiants et protecteurs :
" Ne vous inquiétez pas, n’ayez crainte, rassurez-vous, d’ores et déjà nous avons réussi à maîtriser la vie, le monde, laissez-vous conduire, nous connaissons le chemin et nous vous
guiderons. "
Les hommes devenus trop faibles, mangés de néant, se déchargeaient sur ces hommes d’autorité. Puisqu’eux savaient où on allait, il suffisait de les
suivre. Les hommes abandonnèrent leur sort entre les mains de ces éminentes figures ; les Spécialistes. C’est que l’humanité avait fait un tel bond grâce aux lumières de la science, que
l’homme ordinaire, dans l’incapacité d’intégrer un tel progrès, renonça à comprendre quoi que ce soit à ce monde qui allait vraiment trop vite pour lui. Pourquoi s’épuiser à comprendre quand les
Spécialistes étaient là garantissant le bon chemin. Les hommes exsangues, décharnés, désespérés se rétrécirent comme peau de chagrin, fétus dérisoires jetés seuls au cœur de l’univers. Plus de
légendes merveilleuses pour enchanter le cœur, plus de mère Nature offrant sa source vivifiante, plus de ciel où contempler le Mystère et aller respirer un éther sans limite, le monde soudain
s’était vidé et l’on avait beau piller la terre, sucer le sang de ses voisins, juste demeurait le vide. Dehors et dedans. Vide.
Bien sûr, on entendait çà et là des voix dissonantes, fous, guerriers, illuminés qui affirmaient sans repos que l’on s’était trompé de chemin, des
idéologues de tous bords venus de la science, de la religion ou de la politique, qui prétendaient à leur tour montrer le bon chemin.
Un mouvement émergea de ce chaos, son aspiration se résumait ainsi : Réenchantons la vie. Plus qu’un véritable mouvement organisé, c’était plutôt une
douce et lente lame de fond. Des hommes, de ci de là , souvent isolés, souvent solitaires, muets face au miracle de la vie, émerveillés des beautés du ciel et de la terre, s’éveillaient dans un
autre monde, peuplé de richesse et de beauté, plein de sens, où tout ce qui est vivant se relie à la grande spirale de la vie.
Les autres leur disaient : " Pleutres, vous avez peur du vide, vous tremblez comme des enfants et vous inventez un monde chimérique pour vous
rassurer. Regardez, vous voyez bien que l’univers est vide et que nous sommes les seuls maîtres. "
Evidemment cela ne les décourageaient pas de continuer le chemin qui s’ouvrait sous leurs pas et de toute façon, ils n’en voyaient aucun autre. Ce chemin
était fait d’ombre et de lumière, chemin abrupt qui parfois disparaissait soudain et les laissaient perdus. Chemin de solitude aussi. Mais non pas la solitude vide du néant de l’autre monde,
celui des Spécialistes, non, un chemin habité de créatures parfois étranges et toujours inconnues, un chemin de vie de la source à l’océan. Ils se laissaient guider par d’autres nécessités, ils
s’abreuvaient à une autre source, une source réellement désaltérante qui renouvelait leur force et leur courage. Ils étaient guidés par cette foi profonde que la vie appelle la vie, que l’amour
appelle l’amour, que la mort certes transforme tout, le temps venu, mais que toujours l’amour se renouvelle et accomplit ses œuvres.
Certains se regroupaient en petites communautés pour se consacrer pleinement à cette voie exigeante. Eux aussi on les traitait de lâches, disant qu’ils
n’avaient pas le courage d’affronter les réalités de la vie. Mais peu leur importait car ils avaient foi en ce que leur chuchotait leur cœur. Ils devaient ouvrir la voie pour faciliter le passage
à ceux qui ne voyaient pas, à ceux qui n’entendaient pas l’appel, à ceux qui n’avaient aucune idée du but. Hors des chemins fréquentés, des routes inscrites sur les cartes, ils suivaient
d’obscurs documents anciens presque réduits en poussière par le temps et l’oubli. Et surtout ils se fiaient à eux mêmes ; leurs sens, leur cœur, leur esprit s’ouvraient autant qu’ils leur
étaient possible de le faire, ils devenaient vases pour contenir les secrets de l’univers. Ils recherchaient leurs racines, celles de la terre et celles du ciel, ils retournaient humblement vers
leur mère nourricière et leur père céleste, les genoux en terre et le cœur tourné vers les étoiles, ils chantaient leur gratitude infinie, ils remerciaient pour le don de la vie, ils demandaient
à devenir les serviteurs de la force qui anime le monde et le cœur de l’homme.
Il ne faudrait pas croire qu’il s’agisse là d’un simple retour en arrière, un retour à l’enfance de l’humanité. Dans les temps d’errance à travers le
néant, ils avaient grandi, ils n’étaient plus tendres nourrissons, dépendants pour leur survie des plus forts. Certes, ils étaient loin encore de la maturité mais ils voulaient bien grandir et
c’était même leur vœu le plus cher, suivre le chemin de la croissance. Ils cherchaient à unir en eux la lumière de la sagesse du ciel et de la terre à celle de la raison et de la science de
l’homme. Et n’allez pas croire qu’ils voulaient réaliser un mariage de raison, il s’agissait avant toutes choses d’un véritable mariage d’amour. Unir dans l’amour l’homme, la terre et le ciel
pour qu’ils deviennent un seul corps, une seule âme et un seul esprit. Il n’était plus question d’être le rouage d’une machine mais la cellule d’un corps. Il leur fallait indiquer un sens et par
dessus tout rester fidèles au chemin, à la vérité et à la vie. Et ils allaient sans bruit, sans se faire remarquer. Ils allaient leur chemin vers la lumière dans l’espérance folle que les hommes
un jour lassés des chemins obscurs les suivraient vers la clarté éblouissante qui se révélait dans leur cœur d’enfant.
tu m'as dit...