C'est souvent ainsi qu'elle essaie de comprendre le monde, il lui faut ramener les choses à échelle humaine, les sortir de l'abstraction, de la généralité, de l'idée qu'on s'en fait, pour qu'elles fassent sens. L'histoire du costume n'est qu'un insignifiant détail qui devient à cet instant symbolique de tout ce qui les sépare. Elle sait que rien que pour ça, elle ne votera jamais pour lui. C'est aussi simple que ça ! Comment cet homme si sûr et fier de lui, si convaincu de sa supériorité, tellement à l'abri du moindre besoin, pourrait-il la représenter, comprendre ses problèmes ? Impossible, évidemment, absolument inimaginable, totalement absurde ! Si la raison parfois lui conseille de choisir la voie du moindre mal, son instinct lui souffle de ne pas entrer dans ce jeu aux règles dénaturées. Son pouvoir est ailleurs – pour le moment… " Cette classe politique là finira bien par passer ! "
Elle voit la terre au bord de la catastrophe, dangereusement proche de la destruction. Elle regarde ses habitants – les uns, entièrement appliqués à survivre, les autres, soucieux de maintenir leurs privilèges - continuer à s'agiter fébrilement, pour éviter d'entendre, de voir, de savoir… qu'une réorientation radicale de l'activité humaine est incontournable pour sauvegarder la planète. Elle écoute un politicien parler encore une fois de croissance. Peut-être l'a-t-elle rêvé ? Dans son esprit le mot croissance s'associe logiquement à accroissement de la consommation. " Nous humains insensés, pillons la terre sans relâche pour produire une quantité colossale de produits inutiles qui à leur tour vont produire des quantités colossales de déchets terriblement toxiques et polluants ! ". Ca lui paraît totalement fou et inconscient … Même si l'on fonce droit dans le mur - " The show must go on " ! Quand vont-ils se réveiller, lucides et responsables ? Il est presque déjà trop tard ! Elle partage la vision des amérindiens : ce n'est pas la terre qui appartient aux hommes mais les hommes qui appartiennent à la terre.
Elle ne sait pas faire semblant, elle ne supporte vraiment pas ce jeu de cache-cache irresponsable et dangereux. Elle observe de plus en plus souvent le monde comme une immense cour de récréation où des enfants insouciants, s'amusent et se battent – totalement inconscients de ce qui menacent directement leur survie. " C'est inimaginable qu'il n'ait fallu qu'un siècle à l'humanité pour polluer les eaux, les terres, les airs, la nourriture et les rendre dangereux pour toute forme de la vie. "
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L'homme politique poursuit son exposé, souverain. Elle dérive, suit son cours, se laisse aller à ce mauvais esprit si naturel, si familier qui métamorphose la scène publique en farce triste et grinçante. " La nouvelle saison de " Gloire et mensonges " est arrivée sur nos écrans. Les politiciens font leur entrée un à un pour le grand show électoral. Qui sera le plus convaincant cette année ? Quels sont les maillons faibles ? Lequel le public récompensera- t-il cette fois pour la prestation la plus convaincante. " Les images se confondent, s'embrouillent. Les émissions demandant au public ou aux participants de voter et d'éliminer des candidats sont devenues si banales aujourd'hui! Un subtil composite de soif de gagner, de revanche à prendre sur la vie, de jouissance à dominer et humilier motivent souvent l'éjection des concurrents. Le besoin de se faire valoir, d'être reconnu est si puissant qu'on se soumet à toutes les humiliations du jeu public sado maso du " dominant - dominé ". Les plus chanceux auront le privilège d'exercer cet infime parcelle de pouvoir illusoire - dans la lumière. Ils pourront s'imaginer un instant dans la peau d'un " grand de ce monde " disposant des autres selon son intérêt propre et son bon vouloir . " Drôlement sales, les intérêts propres ! " Un once de pouvoir si vite gaspillée par petitesse, ambition, défi peut-être. Il semblerait que la méchanceté se soit normalisée, devienne légitime. Un signe de combativité et de force. Pour faire son chemin et défendre sa position, on admet que tous les moyens sont bons – respect, solidarité et loyauté deviennent dans cette perspective les ennemis naturels de la réussite sociale. Dans le miroir déformant de la télévision s'exhibent sans pudeur les valeurs dominantes de la société, ou pour le moins leur plus petit dénominateur commun.
C'est peut-être la faim qui lui donne des idées noires. Non bien sûr, ce n'est pas ça. Le ventre plein, le sentiment d'une immense et tragique imposture persiste ! Concurrents de jeu ou de politique, sur leurs sièges éjectables, amateurs ou professionnels lancent tout ce qu'ils ont dans la bataille, font feu de tout bois. Jusqu'à quel point sont-ils conscients de jouer, jusqu'où s'identifient-ils à leur personnage ? Que sont-ils réellement au delà des apparences ?
Elle cherche à saisir l'être dissimulé derrière le personnage qui s'affiche. C'est une seconde nature. Une curiosité première, fondamentale d'aller voir de l'autre côté - ce qu'elle nomme " son syndrome de Blanquette ", la chèvre de monsieur Seguin. Elle ne peut se résigner à vivre dans la sécurité si limitée de la bergerie et du pré par peur du loup. Que signifie vivre si l'on n'est pas libre d'explorer le monde par soi-même ?! Mieux vaut risquer de mourir libre que survivre dans le confort d'un enclos - prison. Derrière l'apparence, quelque soit son visage, elle cherche l'humain. Toujours. Car elle a foi en l'humain où qu'il se cache. Profondément. Indéfectiblement. Cette confiance est un pilier constitutif de son être. Elle découvre toujours derrière les masques un être vivant qui souffre, étouffe, s'étiole - se révolte ou se meurt - dans l'ombre… tandis que sa vivante nature l'appelle inlassablement à croître, s'épanouir librement - en pleine lumière.
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Elle revient à l'homme si sûr de lui. Il semble lui dire : " Regarde comme j'ai réussi, je connais le secret, tu peux me faire confiance. Elle entend la voix doucereuse, hypnotique du serpent du " Livre de la Jungle " lui susurrer " Aie confiance ". Ca recommence ! L'image grotesque se superpose et s'impose ! L'artifice lui semble grossier, visible à l'œil nu ! L'artiste ne laisse rien au hasard pour faire son entrée. Le regard, le sourire, les nuances de la voix, l'aisance affichée sont irréprochables. Longuement répétés face au miroir peut-être, rodés dans les meetings, raffinés devant les cameras, tout à l'air si naturel, une seconde nature ? Tout doit faire sens, rien ne doit échapper au contrôle de l'image qu'on choisit de mettre en avant. Avec elle, ça ne fonctionne pas! Elle se contrefout de cette image prétentieuse de réussite en costume " six mois de ventre plein " tout comme du raffinement subtilement affiché de son éducation et de sa culture ! Ca ne l'impressionne pas, ne lui fait ni chaud ni froid. Nada.
Elle rêve de l'inviter dans son existence - à vivre comme elle, à sa place, avec ses moyens, dans son village. Elle rit doucement. Cette merveilleuse idée la met en joie, apaise sa colère, réveille fugitivement la sale gamine à l'esprit contestataire, impitoyable! " Je ne donne pas cher de sa superbe, pas un kopeck ! ". Elle imagine l'inversion des rôles avec jubilation, s'amuse à le défier : " Viens vivre ma vie, si t'es un homme... et je saurai qui tu es ! ". Non, décidément il n'a vraiment aucune chance de l'impressionner ! Quand même, elle adorerait ça - l'énarque en habit du " Secours populaire ", sans un sou en poche, le frigo tout aussi vide que le ventre et le réservoir de la voiture - lambda parmi les lambdas - elle le voit bien accueillant l'huissier. " Tiens, son sourire satisfait s'est éclipsé. Il ne reparaîtra plus de si tôt, je suis prête à le parier! "
Rien de tel qu'un changement radical de perspective pour se réveiller, reconsidérer son échelle des valeurs, se reconnecter à la nature, au réel, au vivant… Une véritable initiation, un rite de passage ! La merveilleuse occasion pour un homme tel que lui d'expérimenter la réalité… par l'autre côté de la balance de la justice, de l'égalité et du partage. Dans son cercle choisi, respect, solidarité, partage sont la norme, avec pour dénominateur commun la conscience d'être responsable de soi aussi bien que de la terre. Le centre de gravité des intérêts se déplace. Intérêts particuliers et intérêt général tendent à se rejoindre, à se confondre. Il n'y a nulle revanche à prendre, pas de réussite à se tailler contre quiconque ni quoi que ce soit. Ici, l'enjeu consiste à ne plus nourrir le sentiment d'être " seul contre " pour se consacrer à cultiver le sentiment d'être " ensemble pour ". Elle ne réfléchit pas en terme de lutte mais d'interdépendance, de circulation et d'échange entre les êtres vivants. A l'échelle de la terre, tous les hommes sont ses frères, sans exception aucune. Elle ne rêve pas d'éradiquer le mal, de balayer ses représentants de la surface de la terre. Elle rêve de les voir reconnaître et laisser vivre leur nature instinctive - qu'ils laissent s'éveiller en eux la conscience supérieure qui s'élève au dessus du particulier et déploie sa vision pour s'offrir à l'harmonique d'ensemble.
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Mais non bien sûr, elle ne voudrait pour rien au monde échanger leurs positions ! Sa haute sphère ne la fait pas rêver, lui est parfaitement étrangère, elle n'a rien à lui envier - ni pouvoir ni suffisance ni argent. Elle aime la simplicité, la sincérité, le silence, les arbres, le soleil couchant. Elle n'aime jouer que son rôle, l'écrire au jour le jour, l'improviser au gré de son inspiration, des événements… Elle est riche et forte d'autre chose… que rien ne peut lui enlever, ni ventre vide ni huissier. Elle a foi en l'être humain, foi en elle-même, foi en la vie. Tout comme la vie, c'est plus fort qu'elle, plus fort que les tempêtes qui menacent de la submerger, plus fort que toute l'horreur du monde, plus fort que son insondable désespoir, comme le sang circulant dans ses veines.
Elle ne croit pas… Elle sait… toute la magnificence d'être vivant.
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Elle réintègre doucement sa réalité, revient au présent. Ici, de l'autre côté, le spectacle est terminé. Dans son environnement proche, dans la micro société que constitue le village où elle réside, les mondes différents se rencontrent aisément, s'interpellent, échangent ou s'affrontent… de bonne ou mauvaise grâce selon les circonstances. Ils ont en commun ce petit coin de terre où ils sont heureux de vivre. Les " autochtones " sont naturellement sociables et solitaires, un brin sauvages. Les " étrangers " ne s'installent pas ici au hasard. On vient prendre le large. La nature omniprésente rappelle sans cesse la terre sous les pieds. Ici, elle n'est pas seule à être décalée, des originaux de tous poils semblent s'y être donné rendez-vous !
Elle savoure cette inestimable liberté d'être et d'agir au naturel - de vivre simplement. Le suprême luxe d'un certain détachement, d'un retour vers soi pour aligner en silence actes et paroles. Ne plus se perdre dans des univers étrangers, revenir à l'essentiel, se taire, se rassembler, entretenir son feu… pour mieux s'intégrer au monde, participer, partager… accordée à ses valeurs.
14/12/006
tu m'as dit...